Biographie de Charlotte Sibi

Biografia bilingva:

Charlotte Sibi, Domnisoara de Franceza/Charlotte Sibi, Demoiselle de français
(autor: Olivier Dumas, Editura institutul European)

Disponibila la pret de 40 lei la Médiathèque Charlotte Sibi – Institut français Iasi – 26, Bd. Carol I


Biographie résumée:
26 décembre 1901: naissance à Iasi
Charlotte est la troisième et dernière fille d’Hortense et Joseph Sibi (professeur de français et agent consulaire de France à Iasi).
1908-1915: Ecole à Iasi (Notre-Dame de Sion).
1915: Départ avec sa famille en France où son père participe à la première guerre mondiale. Lycée à Paris.
1919: Retour à Iasi. Lycée « Oltea Doamna ». Baccalauréat.
1922-1928: Etudes à la Faculté des Lettres de l’Université de Iasi. Licence de filologie moderne (spécialité langue et littérature française).
1929: Séminaire pédagogique de l’Université et examen de capacité.
1929-1949: Professeur de langue et littérature française au Lycée « Carmen Sylva » de Botosani (lycée public de filles).
1930: Co-auteure avec son père Joseph, d’un premier manuel: Carte de limba franceza pentru clasa III-a liceelor si gimnaziilor (Cartea Româneasca – Bucuresti).
1936: Co-auteure de 6 Livres de français à l’usage des élèves de la 1ère, 4éme, 5ème, 6ème, 7ème et 8ème classe secondaire (Ed. Saidman, Botosani).
1949: D’origine française (par son père) et allemande (par sa mère), bourgeoise, catholique fervente et pratiquante, et professeur de français (la langue d’un pays devenu « ennemi capitaliste »), Charlotte Sibi est exclue définitivement de l’enseignement public par le régime communiste.
1949-1989: Enseigne le français à son domicile (12, rue Pallady) à plus d’un millier d’enfants de Iasi, et ce jusqu’à son dernier souffle.
26 mai 1989: Après une fracture du bassin, elle s’éteint dans la souffrance de la douleur mais dans la joie de la prière. elle sera enterrée au cimetière « Eternitatea »

Qui était Charlotte Sibi ?

Charlotte Sibi, professeur de français, est née le 26 décembre 1901 à Iasi (Roumanie) où elle est morte le 26 mai 1989.
Sa mère, Hortense, était d’origine allemande et son père, Joseph était d’origine Française, professeur de français et agent consulaire de France à Iasi. Sa sœur aînée, Marie était professeur universitaire de biochimie et sa sœur cadette, Alice, était professeur d’Anglais.
Après ses études secondaires au lycée Notre-Dame de Sion de Iasi, Charlotte Sibi fréquente un lycée parisien pendant la première guerre mondiale, puis le lycée « Oltea Doamna » de Iasi. Ayant obtenue on baccalauréat, elle étudie le français à la faculté de lettres de l’Université de Iasi dont elle est licenciée en 1928. Après avoir terminé le Séminaire Pédagogique elle devient professeur de français au lycée de filles « Carmen Sylva » de Botosani, où elle enseignera dans les années ’30 et ’40, et ou elle créera une bibliothèque française. Elle est coauteur de 7 manuels de langue française – écrits notamment avec son père Joseph – pour les élèves des classes de collège et lycée.
Douée d’une intelligence, d’une connaissance et d’une mémoire hors du commun, Charlotte Sibi connaissait parfaitement le latin et le grec ancien, le français, le roumain, l ‘allemand et l’anglais.

Charlotte Sibi était une personne très croyante, fréquentant l’église tous les jours et une professeur exigeante mais généreuse, respectée et admirée par ses élèves. Peu de temps après l’instauration du régime communiste, Charlotte Sibi a été renvoyée de l’enseignement public à cause de ses origines française, bourgeoises mais surtout à cause du fait que, catholique pratiquante, elle refusa de nier l’existence de Dieu lors d’une inspection dans sa classe.
Des années ’50 jusqu’à sa mort en 1989, Charlotte Sibi recevra chez elle, à Iasi, 12, rue Pallady, des centaines d’enfants à qui elle donnera des leçons particulières de français qu’aucun ne pourra oublier. Plusieurs générations d’élèves de Mlle Sibi, donneront à la ville de Iasi et au monde de très nombreux intellectuels, universitaires, professeurs et médecins de renom.
Les raisons qui lui ont attiré le respect et la sympathie des parents et des enfants, les raisons du succès des leçons de Charlotte Sibi sont connues de tous : sa connaissance naturelle du français, sont excellente préparation didactique et pédagogique, ses connaissances encyclopédiques, sa grande tenue morale chrétienne, ses conseils spirituels, sa politesse, sa modestie, sa gentillesse, sa générosité et son amour des enfants.
Aujourd’hui encore, 20 ans après sa disparition, le souvenir de Charlotte Sibi reste vivant et sa mémoire est unanimement honorée par tous ceux qui l’ont connue. Considérant la ferveur de foi et de sa piété, sa fidélité sans faille à l’église malgré les difficultés, mais aussi sa bonté, sa générosité, son travail pour les enfants et l’amour qu’elle portait à tous les hommes comme à Dieu, beaucoup, la considère aujourd’hui comme une sainte. Mlle Sibi repose au cimetière « Eternitatea » de Iasi.

L’association « Charlotte Sibi » veut lui rendre hommage en faisant connaître sa vie et son œuvre, tout en continuant à promouvoir l’enseignement de la langue française aux enfants, au-delà des modes actuelles, partout et par tous les moyens.

« Portrait de jeunesse »

Charlotte Sibi est née à Iasi le 26 décembre 1901 (elle y mourra le 26 mai 1989 il y a 20 ans presque jour pour jour). Elle est la troisième fille et dernière enfant du français Joseph Sibi, professeur de français et d’anglais qui était également employé au vice-consulat de France de Iasi situé à Copou puis deviendra agent consulaire de France en 1910. La mère de Charlotte, Hortense, d’origine allemande, ne travaillait pas en ville mais donnait des cours particuliers de français au domicile familial. Chez les Sibi la langue maternelle et de communication familiale était le français. Joseph Sibi ne parlait pratiquement jamais roumain. Entre-elles, les sœurs Sibi, Marie, l’aîné, née en 1896, Alice, née en 1898, et Charlotte donc, née au lendemain de Noël 1901, parlaient français, mais elles apprendront aussi parfaitement dans l’enfance le roumain, l’anglais. On peut dire que la famille était une véritable famille européenne avant l’heure puisqu’on y rencontrait trois nationalités et qu’on y parlait quatre langues européennes : français, roumain, allemand, anglais… Une famille où les membres auront tous le sens de l’accueil et de la tolérance face à la diversité culturelle et religieuse.
La petite Charlotte habite et passe son enfance avec sa famille dans une petite maison de Sararie (où elle est certainement née comme sa sœur Alice) puis à Copou, 2 Fundacul Codrescu, dans maison où se trouvait le vice-consulat de France jusqu’en 1910, année de sa fermeture et de son achat par le professeur Sibi qui y travaillait aussi . Il s’agit d’une vieille maison, qui sera habitée plus tard par Alice Sibi, son mari Petru Caraman et leurs enfants. La famille Sibi est catholique, la mère, de famille bavaroise est catholique pratiquante et emmène ses enfants tous les dimanche à l’église, le père, Joseph, a fait le séminaire et même deux ans de grand séminaire à Paris mais a arrêté ses études pour venir à Iasi, pourquoi ? On ne sais pas, mais depuis lors il a également arrêté toute pratique religieuse. Marie Sibi l’aînée des 3 sœurs deviendra professeur de biochimie à l’Université de Médecine. Alice, la seconde, va fréquenter le lycée des jeunes filles orthodoxes – où son père enseigne depuis 1898 – et deviendra professeur d’anglais au lycée Oltea Doamna et à l’Institut , Charlotte, elle, qui est très croyante, va prier son père de l’inscrire à l’Institut Notre-Dame de Sion où elle est inscrite en 3ème classe en 1911 et où elle restera jusqu’à la première classe lycéale (1913-1914). En 1914 elle termine ses examens à la première place de sa classe avec notamment des moyennes de 9.50 en français, histoire et sciences, 8.50 en mathématique, 8 en roumain et gymnastique et 10 en piano (instrument dont elle joue également à la maison).
Pendant la première guerre mondiale la famille Sibi part en France, Horthense et les enfants se réfugient à Paris chez la mère de Joseph (231, rue de Vanves) – Joseph qui se bat contre les Allemands sera blessé et décoré. Pendant quatre ans, entre 1914 et 1918, Charlotte va probablement fréquenter les cours d’un lycée parisien, ce qui va lui permettre d’atteindre un niveau de français plus que parfait.
De retour à Iasi Charlotte prépare son examen de fin de lycée et son baccalauréat au lycée « Oltea Doamna », puis elle et s’inscrit à la faculté des lettres en 1922. En 1928 elle obtiendra sa licence en filologie moderne, spécialité langue et littérature française avec la note maximale de troix billes blanches et la mention « Magna cum laude ».
Etant jeune, Charlotte fréquente tous les jours l’église catholique dont elle anime un groupe de prière composé de jeunes femmes très pieuses. Elle écrit également dans le journal « Lumina Crestinului ».
Ayant la citoyenneté roumaine, comme ses sœurs, Charlotte veut enseigner et pour cela s’inscrit au Séminaire Pédagogique de Iasi où elle passera avec succès son examen de capacité lui permettant de devenir professeur. Charlotte sera envoyée enseigner le français au lycée de filles « Carmen Sylva » de Botosani. A partir des années 30 Mademoiselle Sibi habite et travaille la semaine à Botosani, revenant à Iasi toutes les fins de semaines pour voir sa famille, installée depuis la fin des années 20 dans une grande maison achetée par sa sœur Marie Sibi, rue Pallady.
En 1936, les professeurs Gabriela Leonardescu, Charlotte Sibi et Joseph Sibi co-signent un Livre de français à l’usage des élèves de la VIIe classe secondaire, « ouvrage approuvé par le Minsitère de l’Instruction Publique » et publié à Botosani. Il s’agit d’un livre d’un livre répondant au nouveau programme analytique de 1935 et où sont étudiés la vie et l’œuvre de Rousseau, Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Vigny et Musset.
Pendant la seconde guerre mondiale, Charlotte se réfugie avec ses parents à Zlatna en Transylvanie où sa mère Horthense va mourir. De retour à Iasi, la famille découvre leur maison en partie détruite et occupée par d’autres.
Après la guerre Charlotte Sibi repart donc travailler à Botosani, dans un lycée où ses élèves font souvent parties de familles de la bonne société de la ville. Charlotte est un professeur charismatique, aux connaissances riches et variées, s’appuyant notamment sur la philosophie et la littérature française. De plus, son français et ses méthodes sont excellentes, et ses élèves obtiennent les meilleurs résultats et n’oublierons jamais leur professeur de français distinguée, habillée sobrement. Malheureusement le régime commence à changer et le royaume roumain devient une république populaire athée, comme son grand voisin soviétique.
Lors d’une inspection scolaire dans sa classe à Botosani, Charlotte se heurte à une inspectrice au sujet de Dieu et de la religion. Charlotte, d’origine étrangère et bourgeoise, se déclare croyante et pratiquante, formatrice de conscience et tolérante vis à vis de toutes les religions de ses élèves, elle refuse cependant de déclarer à ses élève que Dieu n’existe pas. Agée d’une cinquantaine d’années, Mademoiselle Sibi est alors exclue définitivement de l’enseignement public aux plus grands regrets de ses élèves, généralement issues des « bonnes familles » de la ville.
De retour à Iasi elle rejoint son père et sa sœur Marie dans la maison de la rue Pallady, obligée de vivre au débuts de ses économies puis de ses cours particuliers et d’une aide-sociale obtenue notamment grâce à l’aide d’anciens élèves hauts placés dans le nouveau régime . En 1953, un an après avoir été forcé à prendre la citoyenneté roumaine en renonçant à sa citoyenneté français, Joseph Sibi meurt dans sa ville d’adoption. Dorénavant et jusqu’à la fin de sa vie, Charlotte va occuper sa chambre, celle où elle recevra pendant des dizaines d’années des centaines d’enfants qui viendront y apprendre le français. En effet, des années 50 jusqu’à la fin des années 80, tous les après-midi – les matins étant consacré à l’église – elle recevra plusieurs générations d’enfants en cours particuliers de français qu’aucun d’entre-eux ne pourra jamais oublier, la preuve en est encore leur présence si nombreuse ce soir ici. Les raisons qui lui ont attiré le respect et la sympathie des parents et des enfants, les raisons du succès des leçons de Charlotte Sibi sont connues de tous : sa connaissance naturelle du français, sont excellente préparation didactique et pédagogique, ses connaissances encyclopédiques, sa grande tenue morale, sa politesse, sa gentillesse, sa générosité et son amour des enfants.
(Olivier Dumas – 28.05.2009)

Charlotte Sibi : Portrait d’une professeur formatrice  de consciences – 1ère  Partie – Olivier Dumas (Revue Roumaines d’Etudes Francophones, « Le religieux », Junimea, Iasi, 2012)

Nous aimerions brosser dans ce travail le portrait d’une personnalité bien connue à Iasi, Mademoiselle Charlotte Sibi, éminente professeur de français et également formatrice de consciences, membre importante de la communauté catholique de la ville.

Charlotte Sibi est née à Iasi en 1901. Son père, Joseph Sibi, était professeur de français (et d’anglais) et agent consulaire de la France dans la capitale moldave. Sa mère, Hortense, était roumaine d’origine allemande. Les langues maternelles de Charlotte Sibi étaient le français – langue d’usage de la famille – puis l’allemand et le roumain, appris avec sa mère. Charlotte Sibi étudiera également ces langues à l’école aux côtés du latin, du grec et de l’anglais. L’éducation reçue par les trois filles Sibi (Marie, Alice et Charlotte) dans leur famille a été sérieuse et rigoureuse, basée sur une certaine discipline.

Charlotte Sibi n’a pas reçu d’éducation religieuse à la maison mais a eu la chance de pouvoir être élève-interne au Lycée des Sœurs de Notre-Dame de Sion de Iasi entre 1911 et 1917. C’est là qu’elle a découvert la religion, la foi, devenant profondément croyante et grande pratiquante. De 1917 à 1919 elle vit à Paris avec sa famille et se met à lire énormément de littérature française et de livres de spiritualité catholique, notamment l’Histoire d’une âme de Sainte Thérèse de Lisieux, qui aura une énorme influence sur elle. Charlotte Sibi a alors deux passions : la langue française et la religion ; elle se voyait sœur de Notre-Dame de Sion, enseignant le français dans un lycée de la congrégation.

De retour à Iasi en 1919, son père lui fait promettre de renoncer à rejoindre les ordres et comme elle avait le plus grand respect pour lui, elle se conformera à cette décision. Pour la surveiller de plus près, Joseph Sibi la fait inscrire au Lycée de filles orthodoxes, où il enseigne. Après son baccalauréat, en 1922, Charlotte Sibi entre à l’Université où elle est étudiante en section de français de la Facultés des Lettres. Elle a comme professeurs Neculai Serban (chaire de français), les lecteurs français Voilquin et Pinot, Al. Philippide, I. Iordan (langue roumaine), G. Ibraileanu (littérature roumaine), C. Balmus (latin), C. Papacostea (grec) et G. Bratianu (histoire). Parallèlement à ses études, Charlotte donne – déjà – des leçons particulières de français et des cours à l’Ecole Commerciale et au Lycée de filles orthodoxes de Iasi. En 1928, elle obtient sa licence en philologie moderne (langue et littérature française). En 1929, elle termine le Séminaire Pédagogique Universitaire de Iasi où sa sœur est professeur d’anglais et son père enseigne le français. Pour éviter les conflits d’intérêts, sa mère l’envoie passer son examen de « Capacitate » à Bucarest. Elle sera la première de sa promotion et choisira d’aller enseigner à Botosani à cause du très bon prêtre catholique qui s’y trouvait, le Père Clofanda.

En 1930, Charlotte Sibi commence sa carrière au Lycée « Carmen Sylva » de Botosani. Il s’agit du plus renommé lycée public de filles de la ville. Ses élèves sont généralement issues de bonnes familles, orthodoxes et juives – il y a peu de catholiques. La même année, elle publie, avec son père, son premier manuel de langue française : Carte de limba franceza pentru clasa III-a liceelor si gimnaziilor, (Cartea Românească, Bucuresti, 1930). Jusqu’à la guerre, Charlotte va travailler à Botosani durant la semaine et rentrer à Iasi pour le week-end. Tous les matins, avant d’aller à l’école,  elle va à l’église et le soir, si rien ne l’en empêche, elle y retourne également.

À Botosani, en 1931, l’inspecteur de français Dimitriu Bârlad, de l’Inspectorat Régional Iasi du Ministère de l’Enseignement, assiste au cours tenu par Charlotte Sibi à sa classe de VIème. Il consignera : « ce fut une leçon réussie », appréciant par la suite la facilité avec laquelle la professeur parle aux élèves ; « une leçon conduite avec une grande capacité pédagogique, pas apprise mais innée, avec une rare adresse ; elle a évoqué à l’aide du texte toute la vie sociale, psychologique, littéraire, la cour et les mœurs du siècle. Naturellement, la page de livre devenait pour toutes les élèves la représentation caractéristique du XVIIème siècle. Pour la réalisation de ces évocations ont contribué aussi bien la facilité que l’habileté à parler de Mlle la professeur (dans la leçon sur « La Bruyère »). Le résultat recherché par Mlle la professeur a été entièrement atteint ». Pour Charlotte Sibi, l’inspecteur précisera encore la « dextérité et le professionnalisme inné, non créé ! ».[1]

Charlotte Sibi s’avère être une professeur dynamique, charismatique, aux connaissances riches et variées, s’appuyant notamment sur la philosophie et la littérature française. De plus, son français et ses méthodes sont excellents, et ses élèves obtiennent les meilleurs résultats. Dans le rapport de fin d’année scolaire 1932-1933, écrit par Elena Haralamb, la directrice du lycée, et envoyé au Ministère de l’Enseignement, sont comprises les observations faites dans les conseils des professeurs par Charlotte Sibi concernant la notation des élèves avec des qualificatifs (on avait introduit ce système). Voilà ce qu’elle soutenait : « nous croyons que ce n’est pas une juste appréciation de la situation des enfants, c’est à l’avantage de certains et au désavantage d’autres. Tout le corps didactique est de l’avis d’introduire à nouveau la notation par chiffres, cela étant aussi un critère plus juste dans le classement de fin d’année scolaire. Le manque de précision est un grand défaut et y habituer les élèves signifierait préparer pour la vie des êtres superficiels ; nous demandons donc avec insistance de revenir aux notes. Ce n’est pas une méthode qui date, c’est la seule modalité d’appréciation juste, impartiale, où décide le calcul, et non la disposition de ceux qui apprécient ».

Pour l’année scolaire 1933-1934, les manuels rédigés par Charlotte Sibi, Gabriela Leornardescu et Olga Savinescu sont approuvés et utilisés pour les cours de langue française. Il s’agit des manuels de IIIème classe (1930) et 1ère classe (1933). En 1934, à l’issue d’une inspection faite par C. Botez, Charlotte Sibi est recommandée pour obtenir son « definitivat » dans l’enseignement.

En 1936, les professeurs Gabriela Leonardescu, Charlotte Sibi et Joseph Sibi co-signent : Livre de français à l’usage des élèves de la IIIe classe secondaire et Livre de français à l’usage des élèves de la VIe classe secondaire. Les manuels : Livre de français à l’usage des élèves de la IVe classe secondaire Livre de français à l’usage des élèves de la Ve classe secondaire, Livre de français à l’usage des élèves de la VIe classe secondaire, Livre de français à l’usage des élèves de la VIIe classe secondaire, Livre de français à l’usage des élèves de la VIIIe classe secondaire « ouvrages approuvés par le Ministère de l’Instruction Publique (1936)» et publiés à Botosani, chez « Imprimerie B. Saidman » étant co-signés seulement par « Charlotte Sibi et Gabrielle C. Léornardesco – Professeurs ». Il s’agit de manuels ayant entre 234 et 319 pages, illustrés de gravures et tableaux, et répondant au nouveau programme analytique de 1935 et où sont étudiés notamment la vie et l’œuvre des grands auteurs français.

À la fin de la semaine et pendant les vacances scolaire, à Iasi, Charlotte Sibi est l’âme et le mentor d’une équipe de femmes très pieuses qui, ensemble, dans l’église de la paroisse restent encore après la messe à prier ou à faire des exercices de piété tel le Chemin de Croix. En effet, Charlotte anime un groupe de prière composée de femmes souvent pauvres de la communauté catholique, et dont elle est en quelque sorte le leader. Elle les guide, leur prête des livres de sa riche bibliothèque ascétique, leur donne des conseils, et même de l’argent, discrètement,  lorsqu’elles sont dans le besoin.

Charlotte Sibi est également devenue une collaboratrice fidèle de la revue Lumina Creştinului qui paraît à Iasi, sous l’égide de l’évêché catholique. Elle y est abonnée et y fait même des dons. Au début elle traduira des dépêches, du français ou de l’allemand, notamment des informations condamnant le communisme en Russie, son avancée en France et en Espagne et le danger de la montée du nazisme en Allemagne. Bientôt, elle écrira des articles, en particulier sur le rôle des laïques dans l’église. Jamais, par modestie, elle ne signera de son nom, mais seulement  par Ch. ou ch. Fin 1937, elle rédigera un article offensif (toujours en roumain), « Acţiunea Catolică sau Apostolatul Laic » (L’Action Catholique ou l’Apostolat Laïque) dans lequel elle déclare : « La vie sociale, morale et religieuse est attaquée par des ennemis organisés et décidés qui, haut et fort, crient : « nous n’avons pas besoin de Dieu ; nous allons bâtir un monde où ni Dieu ni les vieilles idées de morale et de croyance ne soient plus à la base !». Ces ennemis sont : le communisme, aux côtés de l’incroyance et de l’immoralité (…) ils se sont groupés en associations sans Dieu, où ils ont rassemblé des enfants, des jeunes, des vieux, des ouvriers et des intellectuels, pour les engager tous contre Dieu et la croyance (…) Chacun doit devenir premièrement pleinement un homme et un chrétien correct, pour qu’après par des mots mais surtout par des faits, il attire les autres à la croyance du Christ. Et pour aider notre propre formation, l’Eglise nous met à la disposition des Associations pieuses et d’activité sociale catholique, dont nous allons parler à l’avenir dans notre revue à la « Page de l’Action Catholique », que nous allons ouvrir dans Lumina Creştinului à partir de janvier 1938 ».[2]

À l’époque de la montée de l’extrémisme politique, Charlotte Sibi résiste. A Botosani, près de la moitié de la population et des élèves du lycée « Carmen Sylva » sont d’origine juive. La professeur, qui déjà se rend presque quotidiennement à l’internat du lycée pour aider les élèves les plus faibles à faire leurs devoirs, n’hésite pas à accueillir chez elle ses élèves ou anciennes élèves juives. « Tous les jours, mademoiselle Charlotte Sibi recevait plusieurs élèves, auxquelles elle donnait des leçons, sans jamais demander de l’argent pour cela ».[3]

Charlotte Sibi est décrite par ceux qui l’ont connue à cette époque comme une professeur distinguée. Pour ses anciennes élèves, ses cours sont restés dans la mémoire de tous comme étant très riches en informations et en exemples. « Avec elle c’était comme si nous étions déjà à la faculté… »,  avoue une ancienne élève. « Des volumes entiers de littérature et de philosophie étaient présentés, commentés de façon pertinente et attrayante » écrit Cristina Poede[4] dont la mère avait été l’élève de Charlotte Sibi à Botosani. Ses leçons faisaient vibrer les cœurs et parfois percevoir le côté comique de la vie. Elle « formait des consciences ». Ses élèves provenaient de milieux éduqués et souvent aisés, d’origines religieuses diverses, mais elle « respectait strictement les convictions de chacune, se limitant à souligner l’importance de croire en un Dieu plein de bonté et le respect de quelques impératifs moraux universellement valables (…) C’est par elle que ces jeunes filles ont acquis un vaste horizon de culture, un programme de vie rigoureux et un système clair de valeurs morales ».[5]

Charlotte Sibi travaillait énormément. Elle a mis en place une bibliothèque de français à partir de ses propres livres, prenant soin que ses élèves l’utilisent et fassent des comptes-rendus de lecture. Elle faisait preuve de compassion envers les élèves moins douées, ou plus pauvres. Elle avait déjà une sensibilité à part et n’hésitait pas à apporter son aide aux élèves n’ayant pas les mêmes moyens intellectuels ou  financiers que les autres. Ces élèves devenues adultes ne pourront jamais l’oublier et viendront parfois lui rendre visite à Iasi.

Au printemps 1944, Charlotte Sibi rejoint ses parents évacués à Zlatna en compagnie de leur fille Alice, épouse du professeur Petru Caraman et de leurs trois enfants. Elle y sera professeur de français au collège, puis au lycée, tout en donnant de nombreuses leçons privées. En septembre 1946, elle est rappelée à Botosani et l’année suivante, avec 18 heures de cours de français, elle est professeur principal de la classe de VIIIème. Mais avec le nouveau régime pro-communiste, les habitudes commencent à changer,  il faut par exemple apprendre l’hymne russe et avoir en classe des tableaux russes.

Le décret du 2 août 1948 du Ministère de l’Enseignement Public réorganise le système scolaire d’après le modèle soviétique. On introduit le russe, la géographie de l’URSS, l’histoire du PC Bolchevique et le marxisme-léninisme comme objets d’études obligatoires dans l’enseignement secondaire et supérieur.

À Botosani, les cours reprennent dans des classes dépourvues d’icônes et de tous signes religieux. La nouvelle direction du lycée veille par ailleurs à ce qu’aucune prière ne soit dite en début de cours. Charlotte, la mort dans l’âme, se conforme aux nouvelles directives mais ne renonce pas à évoquer Dieu et la morale chrétienne pendant chacune de ses leçons.

La surveillance des citoyens suspectés d’être hostiles au nouveau régime se généralise. „D’origine bourgeoise et malsaine”, catholique pratiquante n’hésitant pas de parler de Dieu et de religion en cours, Charlotte Sibi sera éliminée de l’enseignement à la suite du rapport d’une „camarade inspectrice” l’ayant accusée de prosélitisme religieux. C’était en 1949, et Charlotte Sibi avait 48 ans.

À partir de ce moment-là – et jusqu’à son dernier souffle en mai 1989 – Charlotte Sibi, célibataire, va continuer à vivre en donnant des leçons de français à des centaines d’enfants, chez elle, dans sa maison de la rue Pallady de Iasi.

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